Dominique
Perret
ou : lesprit du hors-piste
Fascinante et secrète,
la montagne a ses lois. Immuables, aveugles, omniprésentes, elles
sont indifférentes à la présence de lhomme.
Mais ce dernier, lui, ne peut se permettre de les ignorer. Dès
lors, quelle conduite doit-il adopter sil saventure hors-piste ?
Nous avons posé cette question à quelquun de bien
renseigné : Dominique Perret. Merci, monsieur le " freerider
du siècle "(1) !

Lendemain de grosse chute de neige. Comment tu
commences ta journée ?
Si je suis chez moi à Verbier, je fais dabord un saut
sur le site web de la station. Je regarde les infos météos,
et les webcams. Ensuite je prends mon petit déjeuner avec mes
deux gamins. Ils ont 7 ans et 3 ans et demi. Et ça, ça
te calme pour la journée : tas pas envie de te prendre
une tôle, ça relativise.
Une
fois en station, vers quelles pentes tu te diriges en premier ?
Verbier est une station assez lente à démarrer. Ils
sécurisent tout à fond. Donc, avant que le haut ne soit
ouvert, on a le temps de discuter avec les pisteurs. Et en fonction
de là où cest parti, je fais mon choix. Je commence
par les pentes les plus accessibles, et jy vais en engageant toujours
plus. Si tu te précipites tout de suite sur des itinéraires
engagés, tu nas pas pris le temps dobserver, ni de
discuter avec les employés de la station.
Quand
tu skies pour toi, avec qui tu pars ?
Jy vais souvent avec des copains guides en congé, qui
connaissent le spot à fond. Ou alors avec des copains sur qui
je peux compter, des gars qui ne feront pas de grosse faute de débutant.
En revanche, sur un tournage, on engage toujours un guide. Sa présence
tempère les ardeurs dues à la pression et prévient
les comportements à risque.
Tu
parlais de grosses fautes de débutants ?
Le cas typique " à risques ", cest
le petit groupe de trois ou quatre, avec tout le monde qui saute dans
la pente à cause de lenvie de skier
alors quil
faut laisser de lespace entre les skieurs. Cest important
aussi que chacun ait le même niveau de ski, et soit équipé
en matériel avalanche. Et surtout, quon ait la même
philosophie : être attentifs les uns aux autres et faire
demi tour dès que lun de nous ne la sent pas.
Est-ce
que tu penses que cest possible de sortir hors-piste sans risque ?
Non, jamais. ça je ny crois pas. Hors-piste, les avalanches,
ça peut nous arriver à tous. Alors, quand je skie, je
reste tout le temps en alerte. Jessaie de ne pas me laisser endormir
par la beauté du paysage, par exemple. Des fois, en montagne,
ça se joue à deux mètres. Il faut donc perpétuellement
anticiper, prévoir, bref, contrôler ta descente. Quand
je marrête sur le bord dun couloir, juste sous un
gros caillou qui protège, ce nest pas par hasard
.
Tu
as déjà fait demi-tour quand tu ne le sentais pas ?
Oui, et je ne te donnerai quun exemple : lexpédition
pour lEverest avec Jean Troillet. Après deux ans de préparation,
trois mois dexpé, et trois tentatives, on a fait demi-tour.
On avait pourtant fait 40 heures de marche et on nétait
plus quà 300 mètres du sommet, mais les conditions
ny étaient pas. Alors on a fait demi-tour.
Une
pente toute tracée, ça tinspire quel genre de réflexions ?
Quand je vois des traces de snowboardeurs qui ont pourri une belle
pente en la descendant tout en dérapage, preuve quils sy
sont lancés sans avoir le niveau, ça ménerve.
En revanche, la neige trafolée, jaime ça. Ca marrive
de retourner plusieurs fois dans les mêmes couloirs, plutôt
que daller dans des endroits dangereux pour moi ou menaçants
pour les pistes qui sont dessous.
Si
une avalanche se déclenche pendant que tu skies ?
Je tire droit en bas, pour accumuler le maximum de vitesse. Ensuite,
je tente de sortir de la pente à droite ou à gauche. Si
cest impossible, alors je file en trace large, à fond,
jusquau replat, la zone où lavalanche finira sa course.
Cette technique ma sorti plusieurs fois de mauvaises situations.
Si lavalanche te couche, tes foutu. Mais cest pas
parce que ça bouge que tout est fini : le plus important,
cest de rester calme.
Tu
as déjà un copain qui a été pris dans une
avalanche ?
Oui, jai ressorti des copains
et des inconnus, hélas,
pas forcément vivants.
Ca
a changé ta manière de te comporter ?
Non, car dans mon groupe il ny a jamais eu de mort, juste des
copains recouverts et rapidement dégagés. En revanche,
lannée dernière, au col de la Mouche, jen
ai ressorti un qui était froid. Cétait dans une
pente que je connais bien parce que jy fais du VTT en été.
A gauche, cest tout bon, mais à droite, cest des
dalles rocheuses sur lesquelles la neige nadhère pas du
tout. En plus, il y a dénormes accumulations dues au vent.
Mais de trace en trace, pour aller chercher de la neige vierge, les
nouveaux arrivants ont tendance à se déporter de plus
en plus vers la droite. Et lhiver dernier, on est arrivés
là alors que de la neige fumait encore. Une plaque venait juste
de partir. On a commencé tout de suite les recherches, et on
a localisé deux gars en 5 à 6 minutes. Au bout de 45 minutes,
après avoir pelleté 4m50 de neige, on les a dégagés.
Bien sûr, ils avaient été écrasés
par le poids de la neige. Mais sils avaient été
ensevelis sous 30 ou 50 cm, on les aurait sortis vivants en moins de
10 minutes.
Est-ce
que certaines configurations tamènent à prendre
des précautions particulières ?
Oui : les grandes faces ouvertes. Dans ce cas, je fais de grandes
coupes dans le haut de la pente : des traversées le plus
haut possible pour charger la pente avant de sêtre vraiment
élancé dedans. Le pire, cest dy accéder
plus bas. Depuis une épaule, par exemple. Alors, en général,
on sarrête, et on creuse un petit trou pour regarder la
neige. Ensuite, si on décide dy aller, jentre vite,
jévite les traversées, et jessaie de skier
léger, de ne surtout pas charger la pente. Car si ça part,
ça vient de au-dessus de toi ! Les petits couloirs raides
minquiètent moins : comme tu entres par le haut, la
plaque partira plutôt sous toi.
Tu
skies hors-piste avec tes enfants ?
Laîné en a vraiment envie, car il aime la poudreuse !
Donc : oui ! Mais comme il na pas encore trop le niveau,
on skie en bordure des pistes, sur des pentes basiques, là où
il ny a pas de danger.
Si
tu voulais passer un message aux freerideurs en herbe, quest-ce
que tu leur dirais ?
Les montagnes ne bougeront pas. Il ny a pas le feu, on peut
toujours revenir demain, attendre les conditions idéales pour
faire la pente quon vise. Le danger n°1, cest le stress
qui fait aller dans certains coins au mauvais moment ; stress des
vacances, du week-end, de la caméra (pour les pros). Donc :
donnez-vous le temps. La montagne, cest un luxe ! Un luxe
tellement exceptionnel quil mérite des sacrifices comme
ne pas aller au boulot le jour J. Et tant pis si on perd un peu dargent,
non ?
(1) Pour
vous donner une idée du bonhomme, parlons chiffres. Sachez quà
38 ans, Dominique a :
* dépassé 210 km/h en skis,
* établi le record du monde de saut de barre à skis, avec
un vol (parle-t-on encore de saut ?) de 36,40 mètres,
* établi le record du monde de dénivelée skiée
daffilée en une journée : 120'000 mètres
non-stop en 14 heures 30,
* skié devant les caméras de plus de 20 films en 10 ans,
11 fois en solo, obtenant plus de 60 prix dans divers festivals de films
de sports, d'aventure et de montagne,
* skié la face Nord de lEverest depuis laltitude
de 8'500 mètres, après avoir enduré avec son ami
Jean Troillet des vents de plus de 200 km/h et des températures
de 60°C.
Pour toutes ces
raisons, et pour son incroyable façon de skier, fluide et puissante,
il a été élu skieur freeride du siècle par
les journalistes, lecteurs et internautes de la presse spécialisée
le 6 décembre 2000 à Paris.
Texte
Laurent Schillinger & D. Perret - Photo : Jancsi Hadik - Skieur
: D. Perret - Verbier 2000
|