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19-1-2001
 
Edition 5

 

 

 


Itinéraire piste/hors-piste :
D
es Grands Montets à Chamonix

 

Si nous avons, les uns et les autres, pris de bonnes résolutions pour le nouveau millénaire, il semblerait que le Dieu-qui-fait-tomber-la-neige en ait pris de plus tristes : dans les Alpes du nord, il s’ingénie à nous faire subir des vagues successives de neige et de pluie. Pour skier, nous voici contraints de nous retrancher toujours plus haut, au-delà de 2000 mètres !
La Marmotte Géante, pour sa part, a choisi d’aller passer une journée aux Grands Montets, dans la vallée de Chamonix. Faisons le point sur ces quelques heures de ski en haute montagne.

Tôt le matin

8h30, dimanche matin. A notre arrivée à Argentière, à 8 kilomètres en amont de Chamonix, malgré un ciel parfaitement dégagé, nous sommes totalement à l’ombre. L’Aiguille Verte, très élégante du haut de ses 4121 mètres, se dresse devant nous à la fois comme un rempart et comme un hôte bienveillant. Sous ses pentes plein Nord, nous reconnaissons les remontées mécaniques des Grands Montets. A cette heure-ci, elles sont encore immobiles, mais les pentes du domaine portent les marques de l’agitation des jours précédents. Aujourd’hui, il sera difficile de trouver des passages vierges de toute trace.
Lorsque nous arrivons sur le parking, nous constatons que nous ne sommes pas les premiers sur place. Les locaux et les randonneurs à ski nous ont devancés. Ils sont venus prendre la première benne pour la station intermédiaire de Lognan, qui est partie à 8h30. Arrivés là-haut, à 2000 mètres, certains vont préparer leurs affaires ou boire un vin chaud en attendant l’ouverture du reste des remontées mécaniques, à 9h00. Ceux-là, nous les retrouverons bientôt. Mais les autres, en revanche, ceux qui auront chaussé leurs peaux de phoque, seront déjà en route vers les sommets à notre arrivée.
Ceci dit, pour l’instant, aux caisses, il n’y a pas foule. Moyennant 240 francs, nous obtenons rapidement notre forfait Cham’Ski, seul moyen d’obtenir la gratuité au très convoité téléphérique Lognan — Grands Montets. Avec les autres forfaits, chaque aller vers les 3300 mètres de l’Aiguille des Grands Montets, nous coûterait 30 francs supplémentaires… Alors, comme nous comptons aller chercher plusieurs fois la bonne neige en altitude, nous optons directement pour le forfait Cham’Ski. En prime, il donne accès à toutes les remontées mécaniques et les navettes de la vallée.

Première montée " aux Grands "

A notre arrivée à Lognan, il est tout juste 9h00. En guise d’échauffement, nous pensons sérieusement à aller tirer quelques grandes courbes coupées, à fond, sur la piste rouge de " Bochard ". Desservie par la télécabine du même nom, capable d’emmener 3000 personnes en moins de 9 minutes 800 mètres plus haut, Bochard est, à cette heure-ci, un billard parfait et absolument désert.
Mais nous changeons vite d’avis : l’appel du sommet est le plus fort. Nous embarquons —gratuitement- dans la deuxième benne pour les Grands Montets. Nous nous félicitons d’être venus si tôt : d’habitude, une attente de quelques dizaines de minutes aurait été le prélude incontournable pour accéder au quai d’embarquement. Aujourd’hui, dix minutes plus tard, nous sommes arrivés à bon port. Reste à se frayer un chemin dans la cohue de la gare d’arrivée, puis à descendre la bonne centaine de marches qui nous mène à la neige, et nous voici skis aux pieds, toujours à l’ombre du dôme de la Verte, au milieu d’un panorama à couper le souffle.
A notre droite, la paroi des Drus nous écrase littéralement. Au fond, le Mont Blanc se réveille sous les premiers rayons du soleil. Entre lui et nous, l’Aiguille du Midi. Tout en bas, encore plus à droite, la vallée plongée dans le brouillard. Seuls les monts arrondis des Houches et les crêtes du Brévent nous indiquent la position de Chamonix dans ce fleuve cotonneux.
A notre gauche, la pente file en direction de cette petite Mer de Glace qu’est le glacier d’Argentière. De l’autre côté, l’Aiguille du Chardonnet et l’Aiguille d’Argentière s’éclairent. On dirait qu’elles nous font signe. C’est décidé, la première descente sera hors-piste.

Mise en jambe

Nous glissons en traversée en direction de la " combe Cordier ". Le couloir Cordier, au pied duquel elle se trouve, est tristement célèbre pour ses chutes de séracs. Alors nous ne traînons pas là et filons en grandes courbes sur le plat qui précède les premières crevasses du glacier des Rognons. En cette saison, sur cette pente exposée au nord-est, la neige ne voit pas le soleil de la journée : malgré les quelques traces qui la sillonnent, elle est restée légère à souhait. Arrivés à la rupture de pente, nous ralentissons sérieusement. Il doit y avoir des crevasses. Ouvrons l’œil ; il s’agit de ne pas finir 20 mètres plus bas, au fond de l’une d’entre elles. Nous nous faufilons prudemment, et accédons à la combe, véritable cirque qui plonge vers le glacier d’Argentière. Nous prenons une petite pause, histoire de bien mesurer la taille des crevasses qui nous entourent, d’admirer le paysage et de reprendre notre souffle : à 3000 mètres, l’oxygène se fait déjà un peu rare. Et c’est reparti : deux belles pentes à enchaîner, pas d’obstacles, de la place, bref, l’endroit rêvé pour lâcher quelques beaux virages le plus vite possible. Nous ne ratons pas l’occasion, et quelques battements de cœur plus loin, nous rejoignons le glacier d’Argentière. Ambiance bout du monde. Les traces de la veille ont été recouvertes par la neige roulée amenée par le vent. Nous nous frayons un chemin en bordure de la rive gauche du glacier sur quelques centaines de mètres, puis lui montons carrément dessus. Avant de rejoindre les pistes, nous devons encore tirer un bon moment sur le plat du glacier. Nous en profitons pour repérer les itinéraires hors-piste qui défilent sur notre gauche, tous plus tentants les uns que les autres, que nous avons largement contourné par la droite. Quelques dizaines de secondes et de rêves plus loin, nous franchissons la moraine, dernier obstacle au retour à la civilisation. De l’autre côté, c’est le bas de la piste du " Point de Vue ", la bien nommée. Sa surface est parfaitement lisse, et nous nous prenons à rêver que sommes les premiers à l’emprunter ce matin. Dernier run jusqu’à Lognan. Nous prenons un maximum d’élan et dessinons quelques arcs de cercle sur la neige gelée, puis nous entrons sur le chemin étroit qui nous mènera à notre point de départ. La vigilance est à nouveau de rigueur : nous allons bientôt être rejoints par la piste " Variante Hôtel " et son lot de skieurs, juste avant notre arrivée à Lognan.

Sur piste, on s’amuse aussi

En fin de matinée, notre humeur est devenue plus mitigée qu’après notre première descente. Le téléphérique Lognan — Grands a été fermé lorsque des rafales de vent ont fait se croiser deux câbles. Depuis, chaque demi-heure, une benne part, à vide, pour vérifier si les conditions se sont améliorées. " Dès que le vent aura chuté, nous rouvrirons le téléphérique ", nous a expliqué l’hôtesse. Alors, pendant ce temps, nous tentons d’occuper ces demi-heures d’attente du mieux que nous pouvons. Nous essayons d’autres hors-pistes, mais la neige ne nous donne pas entière satisfaction, car les nombreuses traces laissées hier après-midi ont durci sous l’effet du regel nocturne. Ce genre de terrain est au ski ce que le rodéo est à l’équitation. C’est donc le moment de profiter des pistes de la station.
Bochard, tout d’abord. Pour les habitués, le but est de faire une rotation par quart d’heure… ce qui représente 3200 mètres de dénivelée à l’heure. Pour notre part, nous tenons le rythme deux descentes, et, "lassés" (la lassitude, quelle bonne excuse !), nous nous arrêtons finalement à la terrasse de Lognan dans le but d’assister au lever du soleil sandwich à la main, et un gobelet de thé chaud sur la table. Mais lorsque les premiers rayons pointent le bout de leur nez, midi est déjà largement passé. Nous repartons illico prendre la télécabine de Bochard. Les Grands ne sont toujours pas rouverts.
Pour changer, nous basculons vers la combe de la Pendant. Dès la sortie du télécabine, il faut quitter le versant plein Nord de Bochard, pour espérer profiter du soleil dans cette grande combe orientée Nord-Ouest. Nos expériences de la matinée nous poussent à rester sur la neige de la piste des " Chamois ". A l’instar de Bochard, elle nous offre une neige dure et bien lisse, idéale pour redémarrer. Les murs, les replats et les virages de cette noire bien sentie se suivent et ne se ressemblent pas, et nos cuisses se croient tirées d’affaire lorsque nous rejoignons le chemin qui nous mènera, tout au fond, au télésiège de " Retour Pendant ". Pourtant, les derniers mètres sont les plus pénibles : nous sommes repassés sous 2000 mètres et il a plu ici il y a quelques jours (satané Dieu-qui-ne-fait-finalement-pas-tomber-la-neige). Depuis, la piste ressemble plutôt à une patinoire bien dure.
Autant dire que le repos sur le télésiège est accueilli avec soulagement par nos muscles fessiers, tétanisés. Nous nous décontractons et buvons quelque chose. Un peu plus haut, nous voyons une benne passer devant nous en direction des Grands. Elle ne semble pas osciller d’un poil. C’est dit, ils vont rouvrir… Serons-nous les premiers à monter ?

Le bouquet final

Eh oui, ils ont rouverts… Et nous en avons profité. Arrivés au sommet, le soleil déjà bien bas sur l’horizon nous fait cligner des yeux. Il semble nous indiquer le chemin : à l’est, là où nous sommes passés ce matin, l’ombre, et à l’Ouest, la lumière. A l’ouest, c’est le " Pas de Chèvre ", l’un des itinéraires les plus beaux de la région : il passe au pied des Drus et se termine, lorsque les conditions le permettent, à Chamonix, après la traversée de la Mer de Glace. Aujourd’hui, faute de neige, nous savons qu’il sera impossible de redescendre à skis jusqu’en bas. En revanche, à défaut, nous pourrons nous joindre au flot des skieurs qui ont " fait " la vallée blanche et prendre le train du " Montenvers ". Une fois à Chamonix, nous n’aurons plus qu’à reprendre une navette pour Argentière. Merci qui ? Merci Cham’ski !
Nous nous emplissons les yeux une dernière fois, nous serrons les crochets, et en route vers le Pas de Chèvre. Au début, sur la croupe du glacier des Grands Montets, nous glissons sur une neige ridée et croûtée. Ici, le vent d’ouest fait rage, parfois. Nous restons bien au centre du dôme glaciaire, et atteignons rapidement une croupe neigeuse qui marque le point de départ, sur la droite, d’une large pente, presque pas tracée. La neige y est excellente. On aimerait le refaire une dizaine de fois. Mais nous continuons.
Ce passage féerique se termine bientôt pour nous mener vers un goulet, où la pente devient plus raide (environ 30°). La neige est un peu moins agréable à skier, mais l’ambiance atteint son point culminant. Nous sommes entourés de parois rocheuses. Après le goulet, nous cherchons encore l’ombre sur la gauche, espérant y trouver une neige peu transformée. Et puis, quelques virages plus loin, nous débouchons sur la sortie : le versant qui s’offre à nous est parfaitement dégagé, et nous pouvons maintenant voir notre objectif de l’autre côté de la vallée, la gare du Montenvers.
Nous traversons les moraines laissées là par le recul du glacier du Nant blanc. Entre deux, la pente est assez faible et la vue dégagée, ce qui nous autorise à skier assez vite dans une neige dégelée du meilleur goût. Néanmoins, nous ne perdons pas de vue notre objectif : l’accès à la Mer de Glace. Il va falloir le trouver dans la dernière série de pentes.
A ce stade du cheminement, l’erreur est déconseillée : mis à par l’unique passage qui permet de conduire à la moraine latérale, ces pentes s’accentuent pour finir… en barres rocheuses. Et elles sont recouvertes de vernes de plus en plus denses. Si l’on rate le bon passage en direction de la sortie, il faudra jouer à Indiana Jones… Mus par la soif (nos gourdes sont vides), nous retrouvons bien vite le passage en question.
La descente est finie. Nous emporterons avec nous de merveilleuses images, et le souvenir magique des sensations de glisse vécues au cours de cette journée.

Un autre jour, quand le dieu en courroux sera revenu à de meilleurs sentiments, nous reviendrons : entre 1200 et 2000 mètres, de nombreux passages dans la forêt semblent très séduisants !

Texte et photos Laurent Schillinger

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