
Itinéraire piste/hors-piste :
Des
Grands Montets à Chamonix
Si
nous avons, les uns et les autres, pris de bonnes résolutions
pour le nouveau millénaire, il semblerait que le Dieu-qui-fait-tomber-la-neige
en ait pris de plus tristes : dans les Alpes du nord, il singénie
à nous faire subir des vagues successives de neige et de pluie.
Pour skier, nous voici contraints de nous retrancher toujours plus
haut, au-delà de 2000 mètres !
La Marmotte Géante, pour sa part, a choisi daller passer
une journée aux Grands Montets, dans la vallée de Chamonix.
Faisons le point sur ces quelques heures de ski en haute montagne.

Tôt
le matin
8h30, dimanche matin. A notre arrivée à Argentière,
à 8 kilomètres en amont de Chamonix, malgré un
ciel parfaitement dégagé, nous sommes totalement à
lombre. LAiguille Verte, très élégante
du haut de ses 4121 mètres, se dresse devant nous à
la fois comme un rempart et comme un hôte bienveillant. Sous
ses pentes plein Nord, nous reconnaissons les remontées mécaniques
des Grands Montets. A cette heure-ci, elles sont encore immobiles,
mais les pentes du domaine portent les marques de lagitation
des jours précédents. Aujourdhui, il sera difficile
de trouver des passages vierges de toute trace.
Lorsque nous arrivons sur le parking, nous constatons que nous ne
sommes pas les premiers sur place. Les locaux et les randonneurs à
ski nous ont devancés. Ils sont venus prendre la première
benne pour la station intermédiaire de Lognan, qui est partie
à 8h30. Arrivés là-haut, à 2000 mètres,
certains vont préparer leurs affaires ou boire un vin chaud
en attendant louverture du reste des remontées mécaniques,
à 9h00. Ceux-là, nous les retrouverons bientôt.
Mais les autres, en revanche, ceux qui auront chaussé leurs
peaux de phoque, seront déjà en route vers les sommets
à notre arrivée.
Ceci dit, pour linstant, aux caisses, il ny a pas foule.
Moyennant 240 francs, nous obtenons rapidement notre forfait ChamSki,
seul moyen dobtenir la gratuité au très convoité
téléphérique Lognan Grands Montets. Avec
les autres forfaits, chaque aller vers les 3300 mètres de lAiguille
des Grands Montets, nous coûterait 30 francs supplémentaires
Alors, comme nous comptons aller chercher plusieurs fois la bonne
neige en altitude, nous optons directement pour le forfait ChamSki.
En prime, il donne accès à toutes les remontées
mécaniques et les navettes de la vallée.

Première
montée " aux Grands "
A
notre arrivée à Lognan, il est tout juste 9h00. En guise
déchauffement, nous pensons sérieusement à
aller tirer quelques grandes courbes coupées, à fond,
sur la piste rouge de " Bochard ". Desservie par
la télécabine du même nom, capable demmener
3000 personnes en moins de 9 minutes 800 mètres plus haut,
Bochard est, à cette heure-ci, un billard parfait et absolument
désert.
Mais nous changeons vite davis : lappel du sommet
est le plus fort. Nous embarquons gratuitement- dans la deuxième
benne pour les Grands Montets. Nous nous félicitons dêtre
venus si tôt : dhabitude, une attente de quelques
dizaines de minutes aurait été le prélude incontournable
pour accéder au quai dembarquement. Aujourdhui,
dix minutes plus tard, nous sommes arrivés à bon port.
Reste à se frayer un chemin dans la cohue de la gare darrivée,
puis à descendre la bonne centaine de marches qui nous mène
à la neige, et nous voici skis aux pieds, toujours à
lombre du dôme de la Verte, au milieu dun panorama
à couper le souffle.
A notre droite, la paroi des Drus nous écrase littéralement.
Au fond, le Mont Blanc se réveille sous les premiers rayons
du soleil. Entre lui et nous, lAiguille du Midi. Tout en bas,
encore plus à droite, la vallée plongée dans
le brouillard. Seuls les monts arrondis des Houches et les crêtes
du Brévent nous indiquent la position de Chamonix dans ce fleuve
cotonneux.
A notre gauche, la pente file en direction de cette petite Mer de
Glace quest le glacier dArgentière. De lautre
côté, lAiguille du Chardonnet et lAiguille
dArgentière séclairent. On dirait quelles
nous font signe. Cest décidé, la première
descente sera hors-piste.

Mise
en jambe
Nous glissons en traversée en direction de la " combe
Cordier ". Le couloir Cordier, au pied duquel elle se trouve,
est tristement célèbre pour ses chutes de séracs.
Alors nous ne traînons pas là et filons en grandes courbes
sur le plat qui précède les premières crevasses
du glacier des Rognons. En cette saison, sur cette pente exposée
au nord-est, la neige ne voit pas le soleil de la journée :
malgré les quelques traces qui la sillonnent, elle est restée
légère à souhait. Arrivés à la
rupture de pente, nous ralentissons sérieusement. Il doit y
avoir des crevasses. Ouvrons lil ; il sagit
de ne pas finir 20 mètres plus bas, au fond de lune dentre
elles. Nous nous faufilons prudemment, et accédons à
la combe, véritable cirque qui plonge vers le glacier dArgentière.
Nous prenons une petite pause, histoire de bien mesurer la taille
des crevasses qui nous entourent, dadmirer le paysage et de
reprendre notre souffle : à 3000 mètres, loxygène
se fait déjà un peu rare. Et cest reparti :
deux belles pentes à enchaîner, pas dobstacles,
de la place, bref, lendroit rêvé pour lâcher
quelques beaux virages le plus vite possible. Nous ne ratons pas loccasion,
et quelques battements de cur plus loin, nous rejoignons le
glacier dArgentière. Ambiance bout du monde. Les traces
de la veille ont été recouvertes par la neige roulée
amenée par le vent. Nous nous frayons un chemin en bordure
de la rive gauche du glacier sur quelques centaines de mètres,
puis lui montons carrément dessus. Avant de rejoindre les pistes,
nous devons encore tirer un bon moment sur le plat du glacier. Nous
en profitons pour repérer les itinéraires hors-piste
qui défilent sur notre gauche, tous plus tentants les uns que
les autres, que nous avons largement contourné par la droite.
Quelques dizaines de secondes et de rêves plus loin, nous franchissons
la moraine, dernier obstacle au retour à la civilisation. De
lautre côté, cest le bas de la piste du " Point
de Vue ", la bien nommée. Sa surface est parfaitement
lisse, et nous nous prenons à rêver que sommes les premiers
à lemprunter ce matin. Dernier run jusquà
Lognan. Nous prenons un maximum délan et dessinons quelques
arcs de cercle sur la neige gelée, puis nous entrons sur le
chemin étroit qui nous mènera à notre point de
départ. La vigilance est à nouveau de rigueur :
nous allons bientôt être rejoints par la piste " Variante
Hôtel " et son lot de skieurs, juste avant notre arrivée
à Lognan.

Sur
piste, on samuse aussi
En
fin de matinée, notre humeur est devenue plus mitigée
quaprès notre première descente. Le téléphérique
Lognan Grands a été fermé lorsque des
rafales de vent ont fait se croiser deux câbles. Depuis, chaque
demi-heure, une benne part, à vide, pour vérifier si
les conditions se sont améliorées. " Dès
que le vent aura chuté, nous rouvrirons le téléphérique ",
nous a expliqué lhôtesse. Alors, pendant ce temps,
nous tentons doccuper ces demi-heures dattente du mieux
que nous pouvons. Nous essayons dautres hors-pistes, mais la
neige ne nous donne pas entière satisfaction, car les nombreuses
traces laissées hier après-midi ont durci sous leffet
du regel nocturne. Ce genre de terrain est au ski ce que le rodéo
est à léquitation. Cest donc le moment de
profiter des pistes de la station.
Bochard, tout dabord. Pour les habitués, le but est de
faire une rotation par quart dheure
ce qui représente
3200 mètres de dénivelée à lheure.
Pour notre part, nous tenons le rythme deux descentes, et, "lassés"
(la lassitude, quelle bonne excuse !), nous nous arrêtons
finalement à la terrasse de Lognan dans le but dassister
au lever du soleil sandwich à la main, et un gobelet de thé
chaud sur la table. Mais lorsque les premiers rayons pointent le bout
de leur nez, midi est déjà largement passé. Nous
repartons illico prendre la télécabine de Bochard. Les
Grands ne sont toujours pas rouverts.
Pour changer, nous basculons vers la combe de la Pendant. Dès
la sortie du télécabine, il faut quitter le versant
plein Nord de Bochard, pour espérer profiter du soleil dans
cette grande combe orientée Nord-Ouest. Nos expériences
de la matinée nous poussent à rester sur la neige de
la piste des " Chamois ". A linstar de Bochard,
elle nous offre une neige dure et bien lisse, idéale pour redémarrer.
Les murs, les replats et les virages de cette noire bien sentie se
suivent et ne se ressemblent pas, et nos cuisses se croient tirées
daffaire lorsque nous rejoignons le chemin qui nous mènera,
tout au fond, au télésiège de " Retour
Pendant ". Pourtant, les derniers mètres sont les
plus pénibles : nous sommes repassés sous 2000
mètres et il a plu ici il y a quelques jours (satané
Dieu-qui-ne-fait-finalement-pas-tomber-la-neige). Depuis, la piste
ressemble plutôt à une patinoire bien dure.
Autant dire que le repos sur le télésiège est
accueilli avec soulagement par nos muscles fessiers, tétanisés.
Nous nous décontractons et buvons quelque chose. Un peu plus
haut, nous voyons une benne passer devant nous en direction des Grands.
Elle ne semble pas osciller dun poil. Cest dit, ils vont
rouvrir
Serons-nous les premiers à monter ?

Le
bouquet final
Eh
oui, ils ont rouverts
Et nous en avons profité. Arrivés
au sommet, le soleil déjà bien bas sur lhorizon
nous fait cligner des yeux. Il semble nous indiquer le chemin :
à lest, là où nous sommes passés
ce matin, lombre, et à lOuest, la lumière.
A louest, cest le " Pas de Chèvre ",
lun des itinéraires les plus beaux de la région :
il passe au pied des Drus et se termine, lorsque les conditions le
permettent, à Chamonix, après la traversée de
la Mer de Glace. Aujourdhui, faute de neige, nous savons quil
sera impossible de redescendre à skis jusquen bas. En
revanche, à défaut, nous pourrons nous joindre au flot
des skieurs qui ont " fait " la vallée
blanche et prendre le train du " Montenvers ".
Une fois à Chamonix, nous naurons plus quà
reprendre une navette pour Argentière. Merci qui ? Merci
Chamski !
Nous nous emplissons les yeux une dernière fois, nous serrons
les crochets, et en route vers le Pas de Chèvre. Au début,
sur la croupe du glacier des Grands Montets, nous glissons sur une
neige ridée et croûtée. Ici, le vent douest
fait rage, parfois. Nous restons bien au centre du dôme glaciaire,
et atteignons rapidement une croupe neigeuse qui marque le point de
départ, sur la droite, dune large pente, presque pas
tracée. La neige y est excellente. On aimerait le refaire une
dizaine de fois. Mais nous continuons.
Ce passage féerique se termine bientôt pour nous mener
vers un goulet, où la pente devient plus raide (environ 30°).
La neige est un peu moins agréable à skier, mais lambiance
atteint son point culminant. Nous sommes entourés de parois
rocheuses. Après le goulet, nous cherchons encore lombre
sur la gauche, espérant y trouver une neige peu transformée.
Et puis, quelques virages plus loin, nous débouchons sur la
sortie : le versant qui soffre à nous est parfaitement
dégagé, et nous pouvons maintenant voir notre objectif
de lautre côté de la vallée, la gare du
Montenvers.
Nous traversons les moraines laissées là par le recul
du glacier du Nant blanc. Entre deux, la pente est assez faible et
la vue dégagée, ce qui nous autorise à skier
assez vite dans une neige dégelée du meilleur goût.
Néanmoins, nous ne perdons pas de vue notre objectif :
laccès à la Mer de Glace. Il va falloir le trouver
dans la dernière série de pentes.
A ce stade du cheminement, lerreur est déconseillée :
mis à par lunique passage qui permet de conduire à
la moraine latérale, ces pentes saccentuent pour finir
en barres rocheuses. Et elles sont recouvertes de vernes de plus en
plus denses. Si lon rate le bon passage en direction de la sortie,
il faudra jouer à Indiana Jones
Mus par la soif (nos
gourdes sont vides), nous retrouvons bien vite le passage en question.
La descente est finie. Nous emporterons avec nous de merveilleuses
images, et le souvenir magique des sensations de glisse vécues
au cours de cette journée.
Un
autre jour, quand le dieu en courroux sera revenu à de meilleurs
sentiments, nous reviendrons : entre 1200 et 2000 mètres,
de nombreux passages dans la forêt semblent très séduisants !
Texte
et photos Laurent Schillinger