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On n'apprend pas la montagne en cinq jours "
Jean-François
Collignon, guide
Jean-François Collignon, 38 ans, est guide depuis
une quinzaine dannées. Il assiste également
le Président de la Compagnie des Guides de Chamonix en
occupant le poste de Directeur.
Natif
de Chamonix, sa voie semblait toute tracée : lorsque
lon naît avec des skis aux pieds, ne se doit-on
pas de commencer très tôt sa carrière liée
à la montagne ? Cest pourtant le contraire qui
se passa pour Jean-François : " Pour moi, au début,
ce nétait pas véritablement une passion.
Jai commencé la montagne assez tard ". Depuis
il est devenu un véritable passionné.

Photo:
Compagnie des Guides de Chamonix

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Tout
démarra pendant ses études de génie civil, lorsquun
de ses copains se préparait pour les examens de guide. "
Ça a eu un effet de vague. On la fait en bande de copains.
Souvent ça marche un petit peu par génération.
" La période où lon est étudiant
est parfaite pour la préparation des examens au diplôme
de guide car il faut beaucoup de temps pour lobtenir : les périodes
dexamens durent quelques jours et il faut ensuite faire des
stages. " Si on est étudiant, on peut en parallèle
faire quand même ses études et puis commencer à
passer le diplôme de guide. " Fin de lhistoire
: Jean-François na jamais travaillé en tant quingénieur
civil après avoir fini ses études !
Maintenant vous travaillez en tant que Directeur de la Compagnie
des Guides de Chamonix. Est-ce que vous sortez encore en tant que
guide ?
"
On passe les trois quarts de notre temps à travailler à
la compagnie, mais on garde toujours une place pour le métier
de guide. Comme on est voté tous les trois ans, ça peut
très vite changer alors il faut garder sa clientèle.
Et puis par rapport à tous les autres guides, il est important
que les gens qui donnent " les directives " aient un contact
sur le terrain et quils restent crédibles. "
Une combinaison qui se fait souvent ?
"
Cest très rare ; Je crois quon ne peut voir ça
quà la Compagnie des Guides. Il ny a que la Compagnie
des Guides qui a un directeur, une organisation et un secrétariat
aussi importants. " Ce qui nest pas étrange
pour une association qui aura bientôt 200 ans et compte environ
170 guides.

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Escalade
de glace - photo: Compagnie des Guides de Chamonix
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Que
faut-il faire pour devenir un guide ?
"
Tu dois poser une liste de courses, comme un CV au nombre dune
quarantaine, cinquantaine de courses. Donc en règle générale,
ça te donne déjà une expérience montagne
qui est très forte. Si ce CV est accepté, tu as le droit
de passer lexamen pour commencer le cursus de guide de haute
montagne. " Après une première formation avec
des stages en hiver et en été, on devient aspirant guide.
" Là, tu peux déjà travailler en tant
que guide, mais pas partout en montagne. Simplement dans des courses
faciles, dans des courses pas très hautes en altitude, vraiment
basiques. Après deux ans, tu repasses un stage en été
et
ça te donne le diplôme final de guide. "
Quels éléments de votre travail trouvez-vous les
plus intéressants ?
"
Lhiver tu fais du ski, de la randonnée à ski,
des cascades de glace et puis lété il y a lescalade,
la randonnée sur les glaciers ; ce nest pas du tout la
même activité physique. Chaque jour est différent.
Le plus intéressant je trouve, cest que tu rencontres
beaucoup de personnes. Des personnes intéressantes. "

Tu
vois les gens à vif, cest-à-dire un peu
" nus "

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"
Cest une très bonne école de vie parce que tu
vois les gens dans des situations exceptionnelles pour eux, tu les
emmènes en montagne dans un truc qui est très difficile
à leurs yeux. Tu vois les gens à vif, cest-à-dire
un peu " nus ". Dans les contacts que tu peux avoir, tu
ne te caches pas. Ce nest pas comme si tu les voyais au bureau
en costume. On a des relations qui sont souvent vraiment proches.
Tu es presque le seul qui les voit dans ce type de situations. "
Peut-on conclure que la montagne attire des gens intéressants
?
"
Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il est assez cher de prendre un guide.
C'est triste, c'est vrai, mais il faut qu'on puisse vivre. Et c'est
vrai qu'on est toujours un peu dans les mêmes strates avec notre
clientèle : ce sont souvent des gens qui ont un niveau assez
élevé. Pas toujours, heureusement, parce que je suis
contre ça. "
Mais cela est en train de changer, non ? Il y a de plus en plus
de personnes provenant de tous niveaux sociaux qui vont en montagne.
"
Il y a trente ans, on ne voyait que des gens de l'aristocratie. Maintenant
tu vois de tout. En montagne, on a la possibilité demmener
des gens de tout niveau social. On a un peu changé la commercialisation
du métier. Maintenant, de plus en plus, on vend des produits
collectifs : on associe les gens entre eux, pour que ça leur
coûte moins cher. "
" Avant, il y avait toujours une personne avec un guide. Les
gens te prenaient pour que tu les mènes dun point à
un sommet et puis tu redescendais. De plus en plus, la demande concerne
la pédagogie, c'est-à-dire que les gens te prennent
pour un stage de cinq jours et ils sont quatre ou cinq. Lobjectif
de ce stage est que les gens puissent aller en montagne tous seuls
ensuite. On n'apprend pas la montagne en cinq jours, mais on parle
dune approche, dun feeling, de la sécurité
pour que les gens aillent faire des choses à leur niveau. Quils
évitent de faire de grosses bêtises. Il faut savoir quen
montagne, 80 % des accidents est lié à de grosses imprudences.
"

Il
ne faut pas vouloir sécuriser tout parce quon
n'y arrivera pas

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Vous
ne pensez pas que, résultant de la popularité de la
montagne auprès du grand public, on aille aménager et
sécuriser de plus en plus la montagne ?
"
Je pense quen ce moment, on est arrivé au maximum de
ce que l'on peut faire. Il faut absolument préserver la montagne
comme elle est. Il ne faut plus aménager. On a des téléphériques
qui nous amènent en haute montagne tout de suite. Mais il ne
faut surtout pas aller plus loin, penser qu'on peut maîtriser
la nature. Et surtout il ne faut pas vouloir sécuriser tout
parce quon n'y arrivera pas. Il faut que la montagne reste un
endroit de liberté, quelle reste sauvage. "
Pas de souci pour votre métier alors ?
"
Non, pas de souci dans limmédiat pour notre métier,
quoique
Le vrai problème de notre métier est qu'en
Europe on assiste à laméricanisation du système.
On saperçoit que, dès quil y a un tout petit
accident, on cherche systématiquement un responsable. Et lon
n'accepte pas forcément la notion de risque partagé.
Si nous, on amène des gens en montagne, on ne garantit jamais
la sécurité à 100 %. Ce nest pas possible.
Le responsable est toujours le professionnel. Sil y a un accident
sur une course, on serait attaquable et lon serait sûrement
condamné. "
" Je ne sais pas, bien sûr, je ne devine pas l'avenir.
Mais sil y a une ombre dans le métier de guide, je pense
que c'est celle-là. "
" Un guide nest pas Superman. Quand on a une activité
de montagne, de plein air, si la nature veut, elle t'écrase.
Il faut être très humble ; la nature reste toujours la
reine. Cest quelque chose qui dominera toujours et il ne faut
pas essayer de dominer la nature, il faut faire le contraire. "

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Le
free ride - photo: Christophe Raschetti
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Le
free ride, discipline jeune et extrême de la glisse, fait-il
partie de votre métier ?
" Cette
discipline fait complètement partie de notre métier.
Il y a des années que ça existe, mais on ne l'appelait
pas free ride. Le free ride n'est pas un phénomène de
mode, mais on lui a mis un nom. C'est une opération un peu
marketing à mon avis. "
Quen
pensez-vous ?
"
C'est le maximum, l'apothéose quand tu es skieur ou surfeur.
Le free ride c'est le must du ski : darriver à un niveau
suffisant pour le free ride. Chamonix est devenue un peu la Mecque
du free ride : on voit les gens venir de partout pour faire du free
ride. Cest super au niveau de l'image, parce que c'est une population
jeune. Ils font la fête, ça donne une superbe ambiance.
"
"
Il y a quatre ou cinq ans, le free ride était un peu "
destroy ". Les gars partaient, ils ne soccupaient pas des
risques davalanches, il ny avait aucune culture de la
montagne. Tu voyais de gens faire des choses que toi, tu naurais
jamais imaginé. Des prises de risques énormes. "
Mais petit à petit, le free ride est devenu plus mature. "
Maintenant on voit de plus en plus les free riders avec tout le matériel
de sécurité sur eux. On va séclater, on
prend des risques, mais pas forcément au maximum. "

Si
tu fais du free ride sans aucune expérience montagne,
tu ne fera pas très longtemps

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Vous
ne craignez pas quà cause de la popularité, plus
de gens aillent faire du free ride sans préparation et connaissance
de la montagne ?
"
Si, mais je pense que si tu fais vraiment du free ride, si tu mets
le power et que tu nas aucune expérience montagne, tu
ne fera pas du free ride très longtemps. Il y a de plus en
plus de gens qui veulent faire du free ride, mais je pense quil
y a eu une éducation à avoir pour cela. Quil y
ait de plus en plus de gens qui veulent faire du free ride ne veut
pas dire quil ait de plus en plus de gens qui peuvent faire
du free ride. "
Quel serait votre conseil pour les vacanciers qui veulent faire
connaissance avec la haute montagne ?
"
Cest de demander au moins des conseils aux différents
professionnels sur place : les guides, les moniteurs de ski, les secouristes
qui peuvent donner de très bons conseils comme savoir si cest
dangereux ou pas. Il ne faut pas avoir peur de poser des questions,
parce que linformation, cest la base de la sécurité.
Même si un professionnel nest peut-être pas forcément
là pour ça, il répondra toujours aux questions
parce quon a tous envie que ça se passe bien. Et il ne
faut pas avoir peur dengager des professionnels si on veut pratiquer
une activité quon ne maîtrise pas complètement.
Il faut passer par une formation. "
"
Il faut apprécier les dangers pour pouvoir apprécier
une journée de ski. "

Texte
: Onno Bosch