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19-1-2001
 
Edition 5

 

 

 

" On n'apprend pas la montagne en cinq jours "
Jean-François Collignon, guide

Jean-François Collignon, 38 ans, est guide depuis une quinzaine d’années. Il assiste également le Président de la Compagnie des Guides de Chamonix en occupant le poste de Directeur.
Natif de Chamonix, sa voie semblait toute tracée : lorsque l’on naît avec des skis aux pieds, ne se doit-on pas de commencer très tôt sa carrière liée à la montagne ? C’est pourtant le contraire qui se passa pour Jean-François : " Pour moi, au début, ce n’était pas véritablement une passion. J’ai commencé la montagne assez tard ". Depuis il est devenu un véritable passionné.

Photo: Compagnie des Guides de Chamonix

Tout démarra pendant ses études de génie civil, lorsqu’un de ses copains se préparait pour les examens de guide. " Ça a eu un effet de vague. On l’a fait en bande de copains. Souvent ça marche un petit peu par génération. " La période où l’on est étudiant est parfaite pour la préparation des examens au diplôme de guide car il faut beaucoup de temps pour l’obtenir : les périodes d’examens durent quelques jours et il faut ensuite faire des stages. " Si on est étudiant, on peut en parallèle faire quand même ses études et puis commencer à passer le diplôme de guide. " Fin de l’histoire : Jean-François n’a jamais travaillé en tant qu’ingénieur civil après avoir fini ses études !

Maintenant vous travaillez en tant que Directeur de la Compagnie des Guides de Chamonix. Est-ce que vous sortez encore en tant que guide ?
" On passe les trois quarts de notre temps à travailler à la compagnie, mais on garde toujours une place pour le métier de guide. Comme on est voté tous les trois ans, ça peut très vite changer alors il faut garder sa clientèle. Et puis par rapport à tous les autres guides, il est important que les gens qui donnent " les directives " aient un contact sur le terrain et qu’ils restent crédibles. "

Une combinaison qui se fait souvent ?
" C’est très rare ; Je crois qu’on ne peut voir ça qu’à la Compagnie des Guides. Il n’y a que la Compagnie des Guides qui a un directeur, une organisation et un secrétariat aussi importants. " Ce qui n’est pas étrange pour une association qui aura bientôt 200 ans et compte environ 170 guides.

Escalade de glace - photo: Compagnie des Guides de Chamonix

Que faut-il faire pour devenir un guide ?
" Tu dois poser une liste de courses, comme un CV au nombre d’une quarantaine, cinquantaine de courses. Donc en règle générale, ça te donne déjà une expérience montagne qui est très forte. Si ce CV est accepté, tu as le droit de passer l’examen pour commencer le cursus de guide de haute montagne. " Après une première formation avec des stages en hiver et en été, on devient aspirant guide. " Là, tu peux déjà travailler en tant que guide, mais pas partout en montagne. Simplement dans des courses faciles, dans des courses pas très hautes en altitude, vraiment basiques. Après deux ans, tu repasses un stage en été et

ça te donne le diplôme final de guide. "

Quels éléments de votre travail trouvez-vous les plus intéressants ?
" L’hiver tu fais du ski, de la randonnée à ski, des cascades de glace et puis l’été il y a l’escalade, la randonnée sur les glaciers ; ce n’est pas du tout la même activité physique. Chaque jour est différent. Le plus intéressant je trouve, c’est que tu rencontres beaucoup de personnes. Des personnes intéressantes. "

Tu vois les gens à vif, c’est-à-dire un peu " nus "

" C’est une très bonne école de vie parce que tu vois les gens dans des situations exceptionnelles pour eux, tu les emmènes en montagne dans un truc qui est très difficile à leurs yeux. Tu vois les gens à vif, c’est-à-dire un peu " nus ". Dans les contacts que tu peux avoir, tu ne te caches pas. Ce n’est pas comme si tu les voyais au bureau en costume. On a des relations qui sont souvent vraiment proches. Tu es presque le seul qui les voit dans ce type de situations. "

Peut-on conclure que la montagne attire des gens intéressants ?
" Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il est assez cher de prendre un guide. C'est triste, c'est vrai, mais il faut qu'on puisse vivre. Et c'est vrai qu'on est toujours un peu dans les mêmes strates avec notre clientèle : ce sont souvent des gens qui ont un niveau assez élevé. Pas toujours, heureusement, parce que je suis contre ça. "

Mais cela est en train de changer, non ? Il y a de plus en plus de personnes provenant de tous niveaux sociaux qui vont en montagne.
" Il y a trente ans, on ne voyait que des gens de l'aristocratie. Maintenant tu vois de tout. En montagne, on a la possibilité d’emmener des gens de tout niveau social. On a un peu changé la commercialisation du métier. Maintenant, de plus en plus, on vend des produits collectifs : on associe les gens entre eux, pour que ça leur coûte moins cher. "

" Avant, il y avait toujours une personne avec un guide. Les gens te prenaient pour que tu les mènes d’un point à un sommet et puis tu redescendais. De plus en plus, la demande concerne la pédagogie, c'est-à-dire que les gens te prennent pour un stage de cinq jours et ils sont quatre ou cinq. L’objectif de ce stage est que les gens puissent aller en montagne tous seuls ensuite. On n'apprend pas la montagne en cinq jours, mais on parle d’une approche, d’un feeling, de la sécurité pour que les gens aillent faire des choses à leur niveau. Qu’ils évitent de faire de grosses bêtises. Il faut savoir qu’en montagne, 80 % des accidents est lié à de grosses imprudences. "

Il ne faut pas vouloir sécuriser tout parce qu’on n'y arrivera pas

Vous ne pensez pas que, résultant de la popularité de la montagne auprès du grand public, on aille aménager et sécuriser de plus en plus la montagne ?
" Je pense qu’en ce moment, on est arrivé au maximum de ce que l'on peut faire. Il faut absolument préserver la montagne comme elle est. Il ne faut plus aménager. On a des téléphériques qui nous amènent en haute montagne tout de suite. Mais il ne faut surtout pas aller plus loin, penser qu'on peut maîtriser la nature. Et surtout il ne faut pas vouloir sécuriser tout parce qu’on n'y arrivera pas. Il faut que la montagne reste un endroit de liberté, qu’elle reste sauvage. "

Pas de souci pour votre métier alors ?
" Non, pas de souci dans l’immédiat pour notre métier, quoique… Le vrai problème de notre métier est qu'en Europe on assiste à l’américanisation du système. On s’aperçoit que, dès qu’il y a un tout petit accident, on cherche systématiquement un responsable. Et l’on n'accepte pas forcément la notion de risque partagé. Si nous, on amène des gens en montagne, on ne garantit jamais la sécurité à 100 %. Ce n’est pas possible. Le responsable est toujours le professionnel. S’il y a un accident sur une course, on serait attaquable et l’on serait sûrement condamné. "

" Je ne sais pas, bien sûr, je ne devine pas l'avenir. Mais s’il y a une ombre dans le métier de guide, je pense que c'est celle-là. "

" Un guide n’est pas Superman. Quand on a une activité de montagne, de plein air, si la nature veut, elle t'écrase. Il faut être très humble ; la nature reste toujours la reine. C’est quelque chose qui dominera toujours et il ne faut pas essayer de dominer la nature, il faut faire le contraire. "

Le free ride - photo: Christophe Raschetti

Le free ride, discipline jeune et extrême de la glisse, fait-il partie de votre métier ?
" Cette discipline fait complètement partie de notre métier. Il y a des années que ça existe, mais on ne l'appelait pas free ride. Le free ride n'est pas un phénomène de mode, mais on lui a mis un nom. C'est une opération un peu marketing à mon avis. "

Qu’en pensez-vous ?
" C'est le maximum, l'apothéose quand tu es skieur ou surfeur. Le free ride c'est le must du ski : d’arriver à un niveau suffisant pour le free ride. Chamonix est devenue un peu la Mecque du free ride : on voit les gens venir de partout pour faire du free ride. C’est super au niveau de l'image, parce que c'est une population jeune. Ils font la fête, ça donne une superbe ambiance. "

" Il y a quatre ou cinq ans, le free ride était un peu " destroy ". Les gars partaient, ils ne s’occupaient pas des risques d’avalanches, il n’y avait aucune culture de la montagne. Tu voyais de gens faire des choses que toi, tu n’aurais jamais imaginé. Des prises de risques énormes. " Mais petit à petit, le free ride est devenu plus mature. " Maintenant on voit de plus en plus les free riders avec tout le matériel de sécurité sur eux. On va s’éclater, on prend des risques, mais pas forcément au maximum. "

Si tu fais du free ride sans aucune expérience montagne, tu ne fera pas très longtemps

Vous ne craignez pas qu’à cause de la popularité, plus de gens aillent faire du free ride sans préparation et connaissance de la montagne ?
" Si, mais je pense que si tu fais vraiment du free ride, si tu mets le power et que tu n’as aucune expérience montagne, tu ne fera pas du free ride très longtemps. Il y a de plus en plus de gens qui veulent faire du free ride, mais je pense qu’il y a eu une éducation à avoir pour cela. Qu’il y ait de plus en plus de gens qui veulent faire du free ride ne veut pas dire qu’il ait de plus en plus de gens qui peuvent faire du free ride. "

Quel serait votre conseil pour les vacanciers qui veulent faire connaissance avec la haute montagne ?
" C’est de demander au moins des conseils aux différents professionnels sur place : les guides, les moniteurs de ski, les secouristes qui peuvent donner de très bons conseils comme savoir si c’est dangereux ou pas. Il ne faut pas avoir peur de poser des questions, parce que l’information, c’est la base de la sécurité. Même si un professionnel n’est peut-être pas forcément là pour ça, il répondra toujours aux questions parce qu’on a tous envie que ça se passe bien. Et il ne faut pas avoir peur d’engager des professionnels si on veut pratiquer une activité qu’on ne maîtrise pas complètement. Il faut passer par une formation. "

" Il faut apprécier les dangers pour pouvoir apprécier une journée de ski. "

Texte : Onno Bosch

 

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